La folle aventure d’Edmond, racontée par Alexis Michalik


Nous avons enregistré une émission exceptionnelle en public au Théâtre du Palais-Royal, à l’occasion de la symbolique 2000e représentation d’Edmond. Cette pièce est désormais une légende, et le plus grand succès de l’histoire du Théâtre du Palais-Royal. Pour marquer ce cap vertigineux, nous avons eu l’immense honneur de recevoir, entouré de sa troupe, celui qui l’a écrite, mise en scène puis adaptée au cinéma : Alexis Michalik. Extraits.
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Edmond Rostand voulait faire un théâtre populaire au sens le plus noble du terme, un théâtre qui raconte, qui rassemble, qui emporte. Ce but, c’est aussi celui que vous poursuivez spectacle après spectacle.
Depuis vos débuts, vous défendez un théâtre de récit et de rythme, pensé pour le plateau autant que pour la salle. Un théâtre qui va vite, qui ne laisse aucun temps mort, où le collectif est visible, où les acteurs changent de rôle à vue, où la mise en scène sert toujours l’histoire.
Du Porteur d’histoire, créé en 2011 et toujours à l’affiche avec plus de 4 000 représentations en France et à l’international, au Cercle des illusionnistes, créé en 2014 et récompensé par trois Molières, d’Intra Muros, créé en 2017 et toujours joué au théâtre de la Pépinière, à Edmond, créé en 2016 au Théâtre du Palais-Royal, jusqu’à Passeport, actuellement au théâtre de la Renaissance, sans oublier Les Producteurs au théâtre de Paris, vos spectacles déclinent tous la même conviction : on peut faire un théâtre populaire sans l’appauvrir, et ambitieux sans le refermer.
Le 17 janvier, Edmond a atteint les 2 000 représentations. L’histoire de ce succès mérite d’être racontée.
Au début, c'était un scénario. L'idée d'Edmond m’a obsédé pendant très longtemps, depuis un film que je suis allé voir en 2000 : Shakespeare in love. J’ai trouvé l’idée brillante, celle de raconter la naissance d'un chef-d'œuvre par le prisme de son auteur avec de la comédie et de la fantaisie, sans forcément en faire un biopic. J’ai eu envie d’appliquer ce concept à un auteur français. Cyrano est l’une de mes pièces préférées, l’esprit est profondément irrévérencieux, poétique, romantique etc… et en même temps un loser magnifique : la France !
J’ai ensuite découvert les conditions de création de Cyrano vers 1897, juste avant l’arrivée du cinéma, une période très intéressante. Cette pièce, écrite en vers, se situe au 17è siècle mais elle reste très moderne, le scénario est riche en rebondissement. C’est complètement fou de savoir qu’Edmond Rostand a créé ce monument du théâtre à 28 ans seulement ! Les acteurs, les critiques, tout le monde pensait que ça allait être un énorme désastre mais à la représentation générale le 27 décembre 1897, d’acte en acte l’intérêt a été grandissant, et finalement à la Première, le rideau a été levé 40 fois à la fin et les acteurs ont été portés en triomphe dans les rues de Paris. Edmond Rostand est devenu du jour au lendemain un génie du théâtre français !
Ma première envie a été d’en faire un film, je ne le voyais pas au théâtre (trop d’acteurs, de rôles etc…). Pendant 10 ans, j’ai développé le scénario et les personnes : le bistrotier noir, Coquelin, Sarah Bernhardt etc… Ensuite j’ai proposé cette histoire à un réalisateur, puis un autre, encore un autre, sans succès, et idem côté financement. A croire que le théâtre au cinéma n’intéressait personne. Le projet partait donc en déliquescence, puis je suis allée à Londres voir l’adaptation de Shakespeare in love en comédie musicale et la mise en scène était démente. Le seul reproche que j’ai pu faire à ce spectacle, c’est d’avoir été un film avant, qu’on venait revoir, au lieu d’une création originale.
Et là, il m’est paru évident qu’Edmond se devait d’être une pièce avant tout et j’ai commencé à retravailler le scénario en ce sens dans l’Eurostar pour rentrer à Paris ! Francis Nani et Sébastien Azzopardi ont lu la pièce, et se sont très vite enthousiasmés pour la monter au théâtre du Palais Royal, avec une équipe de 12 comédiens car je voulais un théâtre de troupe, pas une tête d’affiche.
La première partie du spectacle a été créée en 3 semaines puis les répétitions et la technique ont avancé de manière assez intense. Je suis assez dur sur mon propre travail, mon écriture etc… mais ça fonctionnait bien et j’étais confiant, tout de même bien loin d’imaginer que ce serait un tel succès. Finalement la pièce a été créée en 2016, dans l’ombre bienveillante d’Edmond Rostand puisque l’engouement a été immédiat et la première un moment magique à bien des égards. Un véritable triomphe, une émotion théâtrale. Peu d'acteurs peuvent dire avoir vécu un tel amour et une telle fusion entre le public et le spectacle. Même si à ce moment là, on n’aurait jamais imaginé qu’on jouerait la pièce plus de 2 000 fois…
Mon but chaque fois est que les producteurs ne perdent pas d'argent et qu’on arrive à jouer suffisamment longtemps pour que chacun y trouve son compte. Une saison complète au Palais royal, c'est déjà fou. Se dire qu’on va reprendre pour une deuxième saison, ça l’est encore plus. Les premiers acteurs sont partis en tournée, une autre équipe est arrivée, puis une troisième, une quatrième… Quand on a fêté la 1000è, on était encore loin du compte de la Cage aux Folles (1 754 représentations) et cela nous paraissait inatteignable. Mais une fois ce compte dépassé, chaque jour a été un nouveau record.
Pas de préférence car tous deux sont mes enfants ! Mais les mêmes financiers qui avaient trouvé mauvaise l’idée de départ de faire un film, sont finalement ceux qui ont insisté lorsque la pièce a bien marché. J’ai bataillé pour le réaliser et le film a été lancé. Je suis allé chercher une quarantaine d’acteurs supplémentaires, car la troupe était au théâtre ou en tournée. Seul Jean-Michel Martial, pour qui nous avons une pensée, a pu jouer son propre rôle de Monsieur Honoré.
A la base, nous avions un scénario de cinéma devenu une pièce donc cette transition a permis de nourrir le texte de départ, qui est très proche de celui du théâtre. On a tourné à Prague et en République tchèque le Paris de 1900, les scènes emblématiques de la pièce et désormais le film est disponible partout. Je ne pensais pas que nous aurions plus de spectateurs avec la pièce qu'avec le film et pourtant c'est le cas.
Cette pièce a donc été un succès absolu, 5 Molières dont 3 pour vous (Meilleur spectacle de théâtre privé, meilleur auteur francophone vivant et meilleur metteur en scène de théâtre privé). Les critiques n’ont pas toutes été unanimes au début, dont l’une particulièrement virulente de Libération. 2 000 représentations sont-elles une réponse à ce type de critique ?
Oui, mais même 300 représentations, c'est une réponse à ce type de critique. De mon côté, je suis ravi. Ce qui me remplit le cœur de joie, c'est de voir des salles pleines et des gens qui sont contents à la fin. Il y aura toujours des critiques, il y en a eu pour quelques éditions de Cyrano à l’époque d’ailleurs. Certains aussi sortent d’Edmond en disant « je n’ai pas aimé », c’est un droit évidemment.
Oui, bien sûr, car c'est une autre catégorie, c'est 12 acteurs sur scène, au théâtre du Palais-Royal, une salle magnifique avec 700 places. Pour parvenir à faire un spectacle qui remplisse cette salle, il faut habituellement des têtes d’affiche, un petit quelque chose qui attire le public.
Ce succès n’a pas touché que moi, il a ouvert la porte à d’autres auteurs tels que Mélody Mourey, Nicolas Le Bricquir, et d’autres jeunes auteurs du théâtre privé qui se sont dit "OK, on peut faire des spectacles ambitieux avec une forte histoire narrative et sans forcément avoir des têtes d'affiches voici la preuve avec Edmond, Le porteur d’histoire, Le cercle des illusionnistes.
Il faut déjà que les comédiens soient libres, qu’ils n’aient pas d’engagement dans 6 mois ! Il faut un théâtre de troupe, et que la pièce soit suffisamment forte, originale et intéressante pour que les gens aient envie de la revoir. Si elle est un peu compliquée, ils reviendront pour en comprendre le deuxième sens. S’ils passent un bon moment, sont émus, rient ou pleurent, c’est le combo gagnant.
Bien sûr cette pièce a la particularité de s’appeler Edmond, donc elle est construite autour de ce personnage. Mais les 12 personnages ont le même temps sur le plateau, chacun a son moment, son trait de comédie dont on va se souvenir, et donc je ne les considère pas ainsi. En tant qu’auteur, j’écris en faisant en sorte qu’il y ait 12 acteurs heureux et qu’aucun ne soit frustré dans son rôle.
Je ne suis pas toujours dans mes théâtres donc il y a souvent quelqu'un qui est chargé du bon fonctionnement artistique, et de la pièce. En général, je vais proposer au bout d'un moment à quelqu'un qui a joué dedans, qui connaît donc la pièce par cœur et qui a des velléités de mise en scène ou en tout cas des qualités humaines et organisationnelles, d’être la metteuse en scène résidente. Ce sont ces personnes qui font des notes aux comédiens quand je ne suis pas là... et je ne suis jamais là.
Je vais beaucoup au théâtre, je repère des gens, j’ai un petit fichier, et bien sûr cela dépend du profil recherché. Lorsqu’un comédien part, on a besoin d’un nouveau Marcel, une nouvelle Jeanne, un nouveau ceci, un nouveau cela. Je demande autour de moi aussi, aux personnes en qui j’ai confiance qui peuvent me dire, « j’ai bossé avec quelqu’un de super, tu devrais la ou le voir ». Ensuite on fait une lecture et si ça fonctionne, c’est parti. Certaines personnes viennent pour quelques représentations, et au final en jouent 600 ! Lorsque j’écris un texte, je n’ai pas de comédien en tête, l’écriture vient en premier et je me pose la question ensuite.
C’est une fiction, évidemment, mais je me suis beaucoup documenté. Beaucoup de personnages ont existé, même si leur rôle auprès d’Edmond a été quelque peu adapté. Forcément, j’ai pris des libertés avec certaines scènes, car j’ai essayé de rendre hommage à Cyrano : quand Edmond a écrit Cyrano, on lui a beaucoup reproché des choses inexactes. A cela il répondait "Sachez que je suis au courant de toutes les inexactitudes que j'ai mis dans la pièce puisque je les mets au service d'une histoire ». Donc il a magnifié un peu le personnage de Cyrano et moi j’ai fait exactement la même chose avec lui.