Edmond Rostand : comment Cyrano a éclipsé tout le reste

On connaît Cyrano de Bergerac par cœur. Le nez, le panache, les tirades, le mythe. Mais Edmond Rostand ne se résume pas à un seul héros. Avant et après Cyrano, il a écrit des pièces flamboyantes, romantiques, parfois démesurées, aujourd’hui trop rarement montées. Retour sur un auteur dont le génie a fini par l’écraser lui-même.
Angèle
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Edmond Rostand : comment Cyrano a éclipsé tout le reste
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Qui est Edmond Rostand ?

Derrière Cyrano, il y a un auteur : Edmond Rostand. Si le personnage a presque éclipsé son créateur, c’est aussi que la vie d’Edmond Rostand est dénuée de péripéties et d’événements marquants, à l’exception de ce jour de décembre 1897 où il devient soudainement une gloire nationale.

Rostand est né en 1868, à Marseille, dans une famille aisée, où l’on s’intéresse à l’art. Sa vocation littéraire est précoce, renforcée par son mariage, en 1890, avec une poétesse déjà couronnée par l’Académie française : Rosemonde Gérard. En 1893, sa comédie Les Romanesques est créée à la Comédie-Française et obtient un certain succès. Il rencontre Sarah Bernhardt, pour qui il écrit deux pièces.

Edmond Rostand, un romantique à contre-courant

Mais Edmond Rostand est pour l’éternité l’auteur de Cyrano de Bergerac. Cette œuvre géniale a plongé dans l’ombre le reste de sa production, que l’on ne joue presque plus, bien qu’il ait écrit d’autres pièces importantes après Cyrano. Toutes sont en vers, ce qui est presque une anomalie en cette fin de XIXè siècle où les connaisseurs plébiscitent Ibsen et le théâtre symboliste, et le grand public les pièces gaies.

C’est que Rostand est avant tout un romantique, dans la veine de Hugo, dont il a la facilité verbale, la virtuosité poétique, le goût du sublime et du grotesque. Romantiques aussi ses héros, qui sont des rêveurs passant de l’enthousiasme à la mélancolie, et marqués par l’échec : Cyrano retient jusqu’à sa mort l’aveu qui aurait pu le rendre heureux, le duc de Reichstadt (l’Aiglon) échoue à faire revivre la gloire napoléonienne, le coq Chantecler s’aperçoit que le soleil se lève même s’il ne chante pas et doute de son art.

On retrouve donc dans les trois grands drames de Rostand ces héros à la fois grandioses et dépressifs, profondément émouvants, mais seul le personnage de Cyrano est resté vivant et quasi mythique.

Cyrano de Bergerac, la pièce mythique d’Edmond Rostand

Il y a dans cette œuvre une magie que les premiers spectateurs ont ressentie, puisqu’ils ont fait un triomphe mémorable à la pièce dès la générale (28 décembre 1897) au théâtre de la Porte Saint-Martin. Coquelin aîné, acteur très populaire, jouait le rôle de Cyrano, ce qui avait attiré un nombreux public dans cette très vaste salle. Il y a eu 40 rappels, 20 minutes d’applaudissements continus, et Rostand fut fait chevalier de la Légion d’honneur dès le dernier entracte ! Et ce n’est pas seulement un succès de théâtre, mais aussi d’édition : dès sa parution, le texte atteint très vite les 150000 ventes.

Comment comprendre ce succès instantané ? Rostand a situé son intrigue sous Louis XIII, époque déjà familière au public grâce aux romans de Dumas, et Cyrano est gascon, comme d’Artagnan. En bon romantique, Rostand s’est débarrassé des unités de temps et de lieu, et nous fait pénétrer aussi bien dans un théâtre (acte I), dans une rôtisserie (acte II) que sur un champ de bataille (acte IV) ou un couvent (acte V) : le public a la surprise de décors renouvelés, pleins de détails et de second rôles pittoresques. Son héros est un poète, mais aussi un officier courageux : il combat l’ennemi au siège d’Arras, ce qui ne peut que plaire aux Français qui, en 1897, songent à la revanche.

Pourquoi Cyrano de Bergerac touche encore le public aujourd’hui

Mais le succès durable et universel de Cyrano s’explique avant tout par la situation et le personnage imaginés par Rostand. Un homme au physique grotesque en raison d’un nez démesuré séduit la femme aimée sous le masque du beau Christian, par la puissance de son verbe et est aimé en quelque sorte par procuration. Rostand réussit ce tour de force de donner envie au spectateur d’être cet homme laid, mais si brillant, dont les lettres et les mots ont plus de pouvoir que la beauté. Cette situation comporte par elle-même un enjeu dramatique : on se demande quand Roxane s’apercevra qu’elle vit dans l’illusion, et comment réagira Christian quand il comprendra que les lettres de Cyrano sont de vraies lettres d’amour, et non un amusement de poète.

Ce qui rend également Cyrano irrésistible pour le public, c’est sa liberté de parole : il s’oppose aux puissants, et les ridiculise avec une verve aussi démesurée que son appendice nasal. Bien que grotesque, ce n’est jamais lui qui est ridicule. Quelle revanche !

Et puis Rostand, magnifiquement inspiré, a écrit des vers et des répliques splendides, qui couronnent les situations, parfois brillantissimes (la fameuse tirade des nez), mais parfois aussi tout simples et encore plus transportants : « Mon panache ! » (dernière réplique) ou « Oh ! j’ai fait mieux depuis » (acte II).

👉 Et parce qu'on est fascinés par les vers d'Edmond Rostand, on a (essayé de...) sélectionné les trois plus belles tirades de Cyrano de Bergerac !

Le personnage appartient désormais à notre imaginaire collectif, et a éclipsé le véritable Cyrano, auteur du XVIIè siècle : le mythe l’a emporté sur l’Histoire !

👉 Cette fascination pour Cyrano se prolonge aujourd’hui sur scène avec Edmond, la fiction théâtrale d’Alexis Michalik qui raconte la création de Cyrano de Bergerac et se joue au Théâtre du Palais-Royal - un spectacle dont on a récemment célébré la 2000e représentation lors d’un podcast enregistré en public au Théâtre du Palais-Royal.

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Cyrano de Bergerac, une pièce populaire longtemps snobée par les intellectuels

Ce caractère de « mythe français », et la popularité même de la pièce ont longtemps embarrassé la critique savante et l’université. Formellement, la pièce n’innove pas, et, comme l’écrit un critique du temps « Il manque à ce trop heureux ouvrage (…) d’avoir été incompris ». Les intellectuels snobent volontiers Cyrano, même s’ils y prennent un plaisir inavoué. Ce n’est que tout récemment que Cyrano de Bergerac a été mis au programme d’un concours d’enseignement. La pièce a attiré peu de metteurs en scène célèbres et de mises en scène novatrices, à l’exception de celle de Dominique Pitoiset, avec Philippe Torreton, qui la situait dans un hôpital psychiatrique. En revanche, elle a eu de très fameux interprètes : outre Torreton, Jean Piat, Daniel Sorano, Jean-Paul Belmondo, Pierre Santini, Francis Huster, Jacques Weber ou Michel Vuillermoz au théâtre, Gérard Depardieu au cinéma.

Après Cyrano de Bergerac : L’Aiglon et Chantecler, autres pièces d’Edmond Rostand

Il faut admirer Rostand d’avoir réussi à se renouveler après Cyrano : il aurait pu être tétanisé par une telle réussite. En 1900 est créé L’Aiglon, drame en SIX actes (!), centré sur le fils de Napoléon, qu’interprétait Sarah Bernhardt, amie de longue date du poète. La pièce a un très grand succès. De nos jours, elle n’est pratiquement plus représentée. Pourtant, le personnage de l’Aiglon, élevé en Autriche et surveillé par Metternich qui veut lui faire oublier qu’il est le fils de L’Aigle (Napoléon), et qui se révolte, est très touchant, et la pièce comprend de beaux moments, comme la tirade du grognard Flambeau à l’acte II (où l’on trouve « Nous les petits, les obscurs, les sans-grade », expression passée dans le langage courant), ou encore la scène où Metternich est terrifié par le chapeau de l’empereur. Récemment (2021), la metteuse en scène Maryse Estier a eu l’audace de monter cette œuvre, avec des coupes, mettant en évidence son potentiel scénique.

Après L’Aiglon, Rostand se retire dans sa maison de Cambo, au Pays basque, pour écrire, au prix de huit ans de travail, la dernière œuvre à être créée de son vivant : Chantecler, en 1910, dont le relatif échec le plonge dans la dépression. C’est un pari fou que cette pièce se déroulant dans une basse-cour, où les personnages, au nombre de 70, sont des animaux à commencer par le coq qui donne son nom à l’œuvre. Là aussi, cette oeuvre extravagante, mais très sérieuse dans le fond (puisque Chantecler est une figure de l’artiste), mériterait d’être redécouverte. L’art du vers de Rostand y est intact (« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ! »). Seul Jérôme Savary s’y est naguère (1994) risqué, disant « La pièce est impossible à monter, sauf par moi ! ». Qui relèvera un jour le défi ?

Rostand, qui avait toujours été de santé fragile, meurt de la grippe espagnole à Paris en 1918, à 50 ans. Il laisse un drame, La Dernière nuit de Dom Juan, créé après sa mort et récemment remonté par Maryse Estier à la Comédie-Française.

👉 Et si vous vous intéressez à Cyrano, il y a de grandes chances que d’autres textes du répertoire vous parlent aussi. Certains sont d’ailleurs à retrouver parmi les meilleurs classiques à voir à Paris en ce moment.

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Théâtre du Palais-Royal
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2026-01-30T20:30+01:00
2026-05-03T19:30+01:00
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