
Mangeront-ils ?
Le Roi est amoureux de sa cousine. Un problème : elle aime un autre homme et préfère se réfugier dans un couvent pour lui échapper. Mais lorsqu’une sorcière relie le destin du souverain à celui d’un voleur de grand chemin, les cartes se rebattent. Entre amours contrariées, pouvoir tyrannique et sortilèges, le conte bascule peu à peu dans une drôle de fable, aussi sombre que décalée.
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L'équipe artistique
Mise en scène Tom Bouchardon
Interprétation Frédéric Constant, Jérémy de Teyssier, Margot Dubroca-Voisin, Rosalie Dumont, Antoine Maabed, Sarah Mesguich
Musique Maxime Richelme
Costumes Lia Tubiana
Collaboration artistique Margot Dubroca-Voisin
Lumière Tom Bouchardon
Scénographie Tom Bouchardon
La critique de l'Affiche
L'avis de
Angèle
Hugo écrit Mangeront-ils? en 1867, alors qu’il est en exil, éloigné des théâtres. La pièce n’est pas représentée de son vivant. Elle s’inscrit dans ce qu’il nomme « Théâtre en liberté », intitulé qui dit bien ce qu’il veut dire : place à la fertilité de l’imagination, faisant fi des genres, de la vraisemblance et des conventions (à l’exception du vers). Cette oeuvre d’allure shakespearienne tourne autour d’un couple d’amoureux qui trouve asile dans un mystérieux lieu saint au coeur d’une forêt, d’un roi jaloux qui les persécute, d’une sorcière centenaire qui avant de mourir les protège, déléguant ensuite son pouvoir à un voleur. Dans le lieu qui sert de refuge à l’amour ne poussent que des plantes vénéneuses et mortelles, d’où le titre.
Le metteur en scène Tom Bouchardon a pris le parti de supprimer toutes les répliques du couple pour centrer l’intérêt sur les rapports de pouvoir : deux mondes s’affrontent, celui des puissants (le roi et son historiographe, poète et conseiller pervers, Tityrus), et celui des rebelles, des parias, des proscrits, que sont la sorcière et un voleur, espèce de farfadet à la Puck. Les amoureux ne sont cependant pas absents : deux jeunes régisseuses du spectacle les incarnent silencieusement quand leur présence est indispensable.
Ce choix radical indique bien que ce n’est pas la fable qui intéresse Tom Bouchardon, mais le verbe hugolien exprimant des valeurs en conflit : d’un côté la liberté conforme aux lois de la nature, à l’écoute de ses forces mystérieuses, de l’autre le goût d’un pouvoir arbitraire et cruel, indissociable d’une peur panique de la mort.
L’atmosphère quelque peu fantasmagorique de cette fiction est suggérée par la création visuelle et sonore, qui fait usage de musique et de jeux de projecteurs puissants, sans compter les fumigènes. Rien ici de très nouveau. On n’oublie par ailleurs jamais qu’on est au théâtre et aucune illusion n’est recherchée.
Ce n’est pas là ce qui m’a séduite dans cette production. Son grand intérêt est dans la clarté donnée au texte hugolien, certes tronqué, mais toujours magnifique. Libéré de toute vraisemblance, de toute historicité, de toute psychologie, le poète aborde avec des formules splendides des thèmes existentiels : la lutte des marginaux contre les puissants, mais aussi et surtout peut-être le rapport à la mort. Les vers sont tantôt sublimes, tantôt d’une simplicité qui ose le trivial : le fameux mélange de sublime et de grotesque cher à Hugo.
Le choix de la diction de l’alexandrin permet une écoute parfaite du texte et met en valeur ces formules : les vers sont très articulés, presque scandés. Il n’y a pas de recherche de naturel dans l’oralisation, alors même que les acteurs bougent de manière très vive et animée sur scène. Ce contraste entre la liberté des corps et le corset de l’alexandrin (même déstructuré par Hugo, on l’entend toujours) est une des réussites du spectacle.
Ce ne serait pas possible sans des comédiens virtuoses. Tom Bouchardon a réuni une troupe de premier ordre. Au tout début du spectacle, le surgissement de Zineb la sorcière incarnée de manière impressionnante par Sarah Mesguich donne le ton: il y aura du niveau ! Quand elle dit les vers magnifiques qui décrivent le passage de la vie à la mort, elle impose la voix même de la nature. Frédéric Constant en roi à la fois cruel, pleutre et superstitieux, est l’atout comique du spectacle, dans son duo avec Jérémy de Teyssier (Tityrus), et Antoine Maabed est un Aïrolo (le voleur) bondissant et insaisissable, qui allie malice et gravité.
Grâce à ces interprètes, Hugo penseur et poète donne son plein effet.


















