Pourquoi certaines pièces deviennent des classiques… et d’autres disparaissent


Quand on parle de théâtre, le mot “classique” revient souvent. On parle de pièces classiques, de répertoire classique, de grands classiques. Mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire exactement ?
Le terme « classique » veut dire « qui est étudié dans les classes parce que tenu pour un modèle d’excellence ». On enseigne au collège et au lycée ces œuvres considérées comme de très grande qualité littéraire et ayant une valeur formatrice. Mais attention : au théâtre, le mot est un peu piégeux. « Classique » renvoie aussi au classicisme, le courant littéraire du XVIIᵉ siècle. Les tragédies de Corneille sont des pièces classiques parce qu’elles respectent les règles de l’époque : unité d’action, de temps et de lieu, vraisemblance et bienséance. Pourtant, toutes ne sont pas devenues des classiques au sens scolaire. Par exemple, la tragédie Othon est aujourd’hui presque oubliée : trop complexe, trop embrouillée, elle n’a jamais vraiment réussi à entrer au panthéon des œuvres étudiées et jouées.
Une œuvre classique fait partie du patrimoine parce que la postérité l’a retenue parmi beaucoup d’autres. La connaître est une marque de culture générale. Mais aucune œuvre ne naît classique. Le succès immédiat, même immense, ne garantit rien. Au XVIIᵉ siècle, certaines pièces de Thomas Corneille (le frère de…) ont connu d’éclatants succès. Au XIXᵉ siècle, Eugène Scribe ou Victorien Sardou remplissaient les salles. Aujourd’hui, leurs noms font surtout briller les candidats de Questions pour un champion.
Un tri s’opère avec le temps, mais il ne se fait pas de lui-même : les critiques, l’institution scolaire, l’université, et, pour le théâtre, les mises en scène y contribuent. Le délai est variable : Hugo est considéré comme un monument de la littérature de son vivant, mais l’œuvre théâtrale de Marivaux a été largement oubliée durant tout le XIXè siècle alors qu’il est un des auteurs les plus joués aujourd’hui et les plus présents en édition scolaire.
De même, les classiques de nos grands-parents ne sont plus forcément les nôtres aujourd’hui. Il y a des classiques intemporels (la plupart des pièces de Molière ou de Shakespeare par exemple) et d’autres soumis à fluctuations : Chatterton, drame romantique de Vigny, figure dans toutes les histoires littéraires, mais n’est plus représenté ni édité en édition scolaire : c’est un classique mort.
👉 Certains classiques deviennent même des mythes culturels. C’est le cas de Cyrano de Bergerac, dont l’histoire dépasse largement la pièce elle-même.
Pour être un classique vivant, une œuvre doit pouvoir être lue, ou jouée, comme si elle nous parlait aujourd’hui. Il ne suffit pas que l’écriture soit travaillée, que l’œuvre soit représentative d’un courant littéraire, ou novatrice : il y a en elle une force qui la fait échapper à son époque et parler à la nôtre, parce qu’elle aborde des problèmes qui sont toujours d’actualité, parce qu’elle supporte des interprétations auxquelles l’auteur lui-même n’avait pas pu penser, ou parce qu’elle présente une énigme qui résiste toujours. Un classique ne délivre jamais un message simple ou définitif. Il reste ouvert, ambigu, inépuisable : il nous permet de réfléchir car il a la complexité même de la vie. C’est en cela que réside sa valeur formatrice. Le classique n’existe pas dans un au-delà intouchable : il est indissociable de la lecture qui le revivifie.
Pour le théâtre, cette lecture passe par la mise en scène. Distribution, décor, costumes, lumières, style : d’une mise en scène à l’autre, le texte est éclairé différemment, l’œuvre classique apparaît sous un nouveau jour, sans cesser d’être elle-même.
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Et pour mieux comprendre ce qu’est un classique vivant, voici quelques pièces qui traversent les siècles - ou qui commencent déjà à le faire.
Le Cid n’a jamais cessé d’être étudié dans les classes. C’est un classique solide et inamovible. Cela tient d’abord à la beauté de la pièce, ressentie dès la création triomphale en janvier 1637 : à partir de cette histoire d’amour empêché entre deux personnages aussi héroïques l’un que l’autre, Corneille a écrit des scènes d’une grande force émotionnelle (la rencontre des amants dans la demeure même du père mort…) et des vers qui font frissonner : « Percé jusques au fond du cœur… », « Rodrigue qui l’eût cru ? -Chimène qui l’eût dit ? -Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît ».
Mais au moins un mystère, un point de résistance, réside dans cette oeuvre : pourquoi Chimène réclame-t-elle la mort de celui qu’elle aime ? Cette obstination, que tous jugent déraisonnable, continue de susciter des interprétations. De nos jours, on est beaucoup plus sensible à la solitude de cette jeune fille dans un monde d’hommes : si elle maintient jusqu’au bout cette requête insensée, c’est peut-être la seule façon d’occuper une place dans ce monde viril, voire viriliste.
Dans la mise en scène de Frédérique Lazarini, à l’Artistic Théâtre en 2024, les fiançailles finales apparaissaient comme la défaite de Chimène, ramenée à sa place assignée. Les metteurs-metteuses en scène sensibles aux rapports entre les générations et entre les sexes dans cette pièce peuvent en renouveler la vision sans en changer un vers.
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Presque toutes les pièces de Molière sont devenues des classiques, mais il faut bien en choisir une. Le Misanthrope pose une question toujours valable, et très sérieuse : la vie sociale est-elle compatible avec la sincérité absolue ? Si non, à partir de quand la complaisance devient-elle une hypocrisie moralement condamnable ? Et la sincérité absolue n’est-elle pas une forme d’orgueil ?
Molière traite cette question par le biais d’une situation très simple, mais explosive : un adepte de la franchise (Alceste) a un ami (Philinte) et une maîtresse (Célimène) qui, au contraire, disent à chacun ce qu’il veut entendre. La pièce ne comporte ni grand monologue ni tirade explicative. Les personnages restent toujours face aux autres, sans espace pour s’expliquer eux-mêmes. Résultat : ils gardent une part de mystère qui nourrit les interprétations. Alceste peut être ridicule ou admirable (Jean-Jacques Rousseau s’est indigné qu’on puisse rire d’Alceste), voire un peu effrayant dans son refus du savoir-vivre, Célimène une figure de la superficialité ou de la liberté, abattue au dénouement ou prête à de nouvelles aventures.
Et comme c’est une pièce sans pères, cette comédie est souvent montée par de jeunes troupes, en utilisant tous les codes de la sociabilité d’aujourd’hui : téléphones, selfies, réseaux sociaux, sans que le texte soit trahi un moment.
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Cette courte comédie de Marivaux, maintenant disponible dans toutes les éditions scolaires, travaillée dans tous les cours de théâtre, n’a pas toujours eu le statut de classique. À sa création à la Comédie-Française, elle n’a eu aucun succès. Il a fallu attendre plus de deux siècles, en 1973, pour qu’elle soit redécouverte, grâce à la mise en scène de Patrice Chéreau.
Cette pièce ne correspond pas à l’image traditionnelle du « marivaudage », où le dialogue raffiné et subtil analyse les détours de l’amour, dans une atmosphère gracieuse. C’est une pièce plus brute : les personnages sont des adolescents des deux sexes qui ont été élevés loin de tout contact par un Prince qui veut savoir si l’infidélité amoureuse provient de l’homme ou de la femme. Il y a donc beaucoup de naïveté dans les dialogues. La mise en scène de Chéreau orientait cette expérimentation vers le sadisme, accentuant la dimension froide et insensible du Prince, qui ne soucie pas du tout du bonheur des enfants qu’il a fait élever. L’atmosphère était sombre et la musique funèbre. Cette mise en scène a révolutionné la vision de Marivaux en mettant l’accent sur la cruauté de son théâtre : elle a créé une tradition noire dans les représentations de ses pièces, que l’on retrouve même au sein de la gaîté dans la mise en scène de Jean-Paul Tribout, actuellement au Ranelagh.
Voilà encore un classique auquel il a fallu du temps pour être reconnu. Mais l’attente en valait la peine : Lorenzaccio est maintenant considéré comme le plus grand drame romantique français, plus représentatif du romantisme qu’Hernani ou Ruy Blas. Musset, vexé par un premier échec au théâtre en 1830, avait renoncé à faire représenter ses pièces et les écrivait pour la seule lecture. La pièce ne sera portée à la scène qu’en 1896, avec de nombreuses modifications (et Sarah Bernhardt dans le rôle titre), presque quarante ans après la mort de l’auteur.
Écrivant en toute liberté, sans se préoccuper des contraintes de la représentation, Musset a pu multiplier les personnages, les lieux, les actions parallèles, ou parler de l’assassinat d’un souverain, sujet délicat qui avait valu la censure à Hugo deux ans auparavant. Cela donne un drame foisonnant, avec toutes les caractéristiques du romantisme : un sujet historique, un héros incompris et complexe, la présence du peuple avec de nombreuses scènes collectives, une prose qui adopte de multiples tons. Si l’on veut comprendre ce qu’est un drame romantique, c’est Lorenzaccio qu’il faut lire, ou voir ! Dommage que cette pièce, à cause de la vaste distribution qu’elle requiert, ne soit pas plus souvent représentée.
Cette œuvre de Jean-Luc Lagarce est un classique du XXè siècle, au même titre que En attendant Godot ou Pour un oui ou pour un non : elle a été au programme du bac 2024, à côté du Malade imaginaire et des Fausses confidences. Lagarce est donc reconnu comme un auteur dramatique aussi important à connaître que Molière ou Marivaux.
Pourtant, là aussi, la reconnaissance n’a pas été immédiate : Lagarce n’a pu faire jouer cette pièce de son vivant (il est mort du sida en 1995). La pièce a une résonance universelle par son sujet : une famille en crise, où l’on communique mal. Elle est facile à appréhender, grâce à ses personnages bien identifiés, l’évocation du quotidien d’une famille, la clarté de sa construction (tout se passe entre l’arrivée de Louis dans sa famille après une longue absence, et son départ). Elle est très émouvante et pleine de tension en raison de son enjeu dramatique : Louis a l’intention d’annoncer à sa famille qu’il va bientôt mourir (spoil : il n’y parviendra pas).
Mais c’est aussi une œuvre qui déroute, à commencer par son titre mystérieux. L’écriture use de mots très simples mais produit un effet d’étrangeté par l’emploi des temps et les multiples répétitions avec d’infimes variations. Le texte n’est pas fait que de dialogues : il y a un prologue et un épilogue comme dans un récit, où la voix de Louis s’élève d’un temps d’après la mort. Depuis sa création en 1999, cette pièce a fait l’objet de multiples mises en scène, et aussi d’un film (Xavier Dolan, 2016). Mais comme pour toutes les œuvres relativement récentes se pose la question de sa pérennité : rendez-vous dans 30 ans !