Comment Le Cid de Corneille a déclenché une guerre littéraire


En 1637, une pièce de théâtre déclenche l’une des plus violentes polémiques de l’histoire littéraire française. Cette pièce, c’est Le Cid de Pierre Corneille, aujourd’hui considéré comme l’un des grands classiques du théâtre. Et il suffit de regarder les programmations actuelles pour s’en convaincre : la pièce continue d’être régulièrement montée, notamment dans des maisons de répertoire comme la Comédie-Française.
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La pièce raconte l’histoire de Rodrigue et Chimène, deux jeunes amoureux que tout semble unir… jusqu’au jour où leurs pères se disputent. Rodrigue est contraint de tuer le père de Chimène pour défendre l’honneur du sien. Chimène réclame alors justice, tout en restant amoureuse de celui qui a détruit sa famille. Entre devoir, amour et honneur, la pièce explore un conflit moral devenu l’un des plus célèbres du théâtre.
C’est précisément cette histoire d’honneur, d’amour et de devoir qui va déclencher la fameuse “querelle du Cid”.
La pièce est créée le 5 janvier 1637. Corneille a trente ans, et il a déjà plusieurs œuvres à son actif, mais celle-ci fait un triomphe. « Tout Paris pour Rodrigue a les yeux de Chimène ». La formule circule partout. La pièce est rapidement publiée, ce qui permet à chacun de lire le texte, soit pour l’admirer… soit pour le critiquer. Car une chose agace les milieux littéraires : Corneille affiche une confiance presque provocante dans son talent.
Le 20 février, il diffuse un discours en vers dans lequel il se pose quasiment en héros, n’ayant besoin d’aucun protecteur :
« Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans »
Autrement dit : il n’a besoin de personne. Et ça, dans le Paris littéraire du XVIIᵉ siècle, ça passe très mal.
Le premier à attaquer est le dramaturge Jean Mairet, un autre auteur de théâtre très renommé, sans doute jaloux. Selon lui, Corneille ne peut pas prétendre devoir sa gloire à lui seul, car l’intrigue du Cid vient d’une pièce espagnole, Las Mocedades del Cid, écrite par Guillén de Castro en 1618. L’accusation n’est pas totalement infondée. Corneille connaissait cette œuvre et s’en est inspiré. Mais il a resserré l’action en une journée, accentué les conflits psychologiques et donné plus d’importance au personnage de Chimène.
Le 1er avril 1637, un autre dramaturge célèbre entre dans la bataille : Georges de Scudéry. Il publie ses Observations sur Le Cid, un texte qui cherche à démontrer que la pièce ne vaut rien. Son jugement est féroce :
« Il est de certaines pièces, comme de certains animaux qui sont en la nature, qui de loin semblent des étoiles, et qui de près ne sont que des vermisseaux. »
Il argumente au nom des règles du théâtre classique qui commencent à s’imposer. D’abord, il se passe trop de choses en 24 heures : ça n’est pas vraisemblable. L’unité de temps est factice. Trois personnages font particulièrement les frais de la critique de Scudéry: l’Infante, le Roi, et surtout Chimène.
Corneille répond brièvement à Scudéry avec une lettre méprisante.Mais surtout, il rappelle une idée qui restera célèbre : le théâtre doit d’abord plaire au public. Dans la préface de La Suivante, il écrit :
« Puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire et d’attirer un grand monde à leurs représentations. »
Les règles sont importantes, mais le succès auprès du public reste le véritable juge. Une idée que reprendra plus tard Molière, et que résume aussi La Fontaine :
« Combien voyons-nous de ces beautés régulières qui ne touchent pas et dont personne n’est amoureux ! »
Face à l’ampleur de la querelle, Georges de Scudéry en appelle à l’Académie française, fondée seulement deux ans plus tôt par Richelieu. Après plusieurs mois de débats, l’institution publie en décembre 1637 ses Sentiments sur la tragi-comédie du Cid.
Le verdict est nuancé. L’Académie reconnaît l’« agrément inexplicable » de la pièce et innocente Corneille de l’accusation de plagiat. Mais elle estime que le sujet pose un problème moral : qu’une jeune fille épouse l’homme qui a tué son père est trop choquant pour être montré sur scène. Selon les académiciens :
« Il y a des vérités monstrueuses qu’il faut supprimer pour le bien de la société. »
Le théâtre doit être moralement utile : si on y montre des actions immorales, il faut au moins qu’elles soient punies à la fin. Or ce n’est pas le cas ici, puisque Chimène épouse celui qu’elle aime bien qu’il ait tué son père !
Les académiciens proposent donc de corriger la pièce: il faudrait que Chimène, en épousant Rodrigue, n’épouse pas le meurtrier de son père. Comment ? ils suggèrent des solutions :
Bref : ils veulent modifier l’histoire pour la rendre moralement acceptable.
L’Académie considère que le rôle de Chimène, tel qu’il est écrit, en fait une « parricide ». Ce qui choque particulièrement les critiques est la scène 4 de l’acte III, où Chimène reçoit Rodrigue dans sa propre maison, où repose le corps de son père.
Il y a dans cette scène un érotisme latent, car elle a lieu de nuit ; les corps des amants se rapprochent, puisque Rodrigue tend à Chimène son épée afin qu’elle le tue. Une fille de bonnes mœurs aurait sans doute dû s’évanouir à la vue de cette épée ! Or, dans cet espace privé, sans autre témoin que la suivante de la jeune fille (pour les convenances), leur amour s’exprime en formules inoubliables. Cet érotisme est, pour l’époque, moralement et socialement dangereux, en raison de la magie du théâtre qui fait que l’émotion touchant chaque spectateur soit décuplée par le collectif.
Cette scène a d’ailleurs suscité un « frémissement » singulier et un redoublement d’attention dans le public, rappellera plus tard Corneille.
Atteint par ces critiques, Corneille juge plus prudent de se taire, parce que derrière l’Académie, il y a Richelieu, ministre tout-puissant. Il cesse d’écrire et on le croit perdu pour le théâtre. Il faudra attendre 1640 pour qu’il donne Horace, tragédie romaine.
Plus tard, en 1648 et en 1660, ayant bon gré mal gré intégré les règles classiques, il reviendra sur sa pièce la plus fameuse : s’il défend le choix de ce sujet, il affirme que, si c’était à refaire, il ne réécrirait plus la fameuse scène de l’acte III, et il modifie la fin pour que le mariage de Chimène et Rodrigue s’éloigne dans un futur indéfini. De tragi-comédie, genre qui a passé de mode, elle devient « tragédie ».
Mais les metteurs en scène préfèrent la plupart du temps la première version de la pièce, plus ardente et plus fougueuse.
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