Ici sont les dragons

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Résumé

Ariane Mnouchkine, 85 ans, voit grand : un spectacle en plusieurs époques pour retracer l’histoire menant au 24 février 2022, jour où la Russie de Poutine a déclaré la guerre à l’Ukraine de Zelensky. Après de longues recherches, elle remonte aux origines du conflit, jusqu’à la révolution russe de 1917, point de départ de cette première époque.

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April 27, 2025
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Mordue
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« C’est Père Castor, Netflix et Stéphane Bern mélangés. »
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La critique de l'Affiche

Mordue

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Mordue

J’ai mis les pieds pour la première fois au Théâtre du Soleil en 2014. Je me souviens encore de l’excitation, des larmes aux yeux, de l’étonnement. Je ne pouvais croire qu’un tel endroit existait. J’avais l’impression d’être entrée dans un rêve. De vivre un moment hors du monde. Comme si Ariane Mnouchkine avait réussi à donner vie à une utopie. Depuis, j’y suis retournée presque à chaque création. Il y a eu de beaux spectacles, et certains d’autres qui m’ont moins touchée. Mais toujours, à l’intérieur de moi, un petit feu qui s’allume quand j’entre dans ce lieu unique. Et toujours, sur scène, une rigueur, une qualité, une nécessité que même le spectacle le moins remarquable ne pourrait démentir.

Le Théâtre du Soleil, c’est une expérience. Toujours semblable et toujours différente. On retombe dans un monde qu’on connait, avec cette billetterie archaïque, ce placement du shotgun, cette gamelle commune avant le spectacle, et puis ce genre, cette scénographie toujours en mouvement, ces accessoires qui entrent et qui sortent, cette musique qui semble accompagner le mouvement, ces personnages qui semblent infinis.

Et puis c’est toujours nouveau. Parce que ce soir on se balade en Europe . Parce qu’ils sont bien loin le Québec, l’Inde, ou l’Écosse de Macbeth. Aujourd’hui on est en Russie, en Allemagne, en France, en Ukraine. Quand je dis on y est, c’est qu’on y est. C’est cette particularité de Mnouchkine. Transformer la scène. Elle ne s’encombre pas d’immenses décors, non, ce sont les accessoires qui font tout. Enfin « accessoires ». Je ne sais pas si on peut vraiment parler d’accessoires ici. C’est autre chose. Un autre level. Il faut comprendre : tout ce qui n’est pas le texte. On parle du sol et du ciel, des déplacements presque glissant des personnages sur la scène, et, élément nouveau, de ces toiles peintes sur lesquels se dessinent des paysages mouvants, élégants, vivants et qui complètent l’illusion de ce voyage.

Tout est fait pour nous plonger au plus près de l’histoire. L’importance du sujet politique, historique, et le respect pour les sujets abordés n’ont pas du tout rendu la pièce âpre. Ce n’est pas parce qu’on parle de sujets compliqués qu’on se doit d’être compliqué. Trop sérieux. Allez, disons-le : ennuyeux. C’est peut-être l’état d’esprit que je préfère, au théâtre. Qu’avant toute chose, ce à quoi il faut penser, c’est au théâtre. Au spectateur. Aussi grave soit le discours sur scène, il ne faut perdre personne dans la salle. Et c’est le pari peut-être le plus réussi de Ici sont les dragons. Je ne connais rien à la révolution russe et j’avais vraiment peur de devoir m’accrocher. Mais ce sont eux qui m’ont accrochée. Avant d’être politique, c’est théâtral. C’est rapide, plein de rebondissements, de personnages, d’intrigues. C’est Père Castor, Netflix et Stéphane Bern mélangés. On est pendus à leurs lèvres, aux images, aux situations, aux enjeux.

Le Théâtre du Soleil, pour moi, c’est vraiment du théâtre augmenté. C’est marrant, parce qu’on retrouve à la fois des codes très classiques du théâtre – ce sont des formes scéniques qu’on connaît, avec des histoires empruntées au réel – et une sensation que tout ce qui pourrait se mettre au service de cette histoire, la rendre plus réelle, plus prégnante, presque plus immersive, pourrait exister. Il y a un sentiment de liberté infinie dans quelque chose de très cadré. C’est quelque chose que je ne vois qu’ici.

L’exemple le plus parlant, pour moi, c’est peut-être le mélange des langues. Est-ce pas souci d’authenticité que la troupe du Théâtre du Soleil a souhaité conserver les langues originales des scènes représentées ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que, peut-être pour ne pas les abîmer, chaque réplique est enregistrée par un natif et jouée comme « en play-back » par le comédien ou la comédienne sur scène. Ça peut paraître déroutant lorsqu’on découvre le procédé. Mais je dois reconnaître que c’est très fort. Non seulement proposer le spectacle entièrement en français aurait affadi le tout et lissé la complexité des enjeux qui nous sont présentés, mais, loin de limiter le jeu, ça le caractérise, ça l’oblige à trouver d’autres modes d’expression et ça le sort de l’ordinaire. Ça le rend unique. Ça donne un rythme différent selon les lieux, ça marque davantage chaque camp tout en soulignant de temps à autres les sonorités voisines de certains mots. Ces racines communes, qui se rappellent à nous sans y penser, sont particulièrement marquantes.

C’est peut-être parce qu’elle n’a rien cherché à souligner que ce spectacle fonctionne si bien. Je craignais une écriture trop didactique, mais elle a trouvé la forme parfaite pour ce théâtre-là. Un théâtre qui cherche à raconter l’histoire, sans l’expliciter. Montrer des faits – avec un certain point de vue, quand même, mais tant qu’on le sait tout va bien – et laisser au spectateur le soin de l’analyse. C’est le cours d’histoire que j’ai toujours rêvé d’avoir. Sans doute parce que j’étais trop nulle pour retenir des dates par coeur et qu’il m’était plus simple de comprendre des faits à travers des récits humains, où les relations et les contextes s’éclairent mutuellement. Ce sont ces connexions entre les individus et les événements qui rendent tout plus tangible. Est-ce que je viendrais pas de comprendre la raison de ma passion pour le théâtre, là ?

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Une création collective du Théâtre du Soleil, en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine

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